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N°4= Les Trois Royaumes (John Woo)

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Les Trois Royaumes

Réalisé par John Woo
Avec Tony Leung Chiu-Wai et Takeshi Kaneshiro





En l'an 208, la Chine est divisée en trois royaumes. L'ambitieux premier ministre Cao Cao se lance dans une grande guerre afin d'unifier définitivement le territoire. Devant l'écrasante supériorité logistique de leur adversaire, les royaumes de Shu et Wu s'unissent pour mener une bataille décisive et immensément célèbre dans l'Histoire de Chine, celle de la Falaise Rouge. Après la vague de fresques épiques chinoises produites depuis le succès de Tigre & Dragon, la version courte de Red Cliff (de son titre international) apparaît comme le point culminant de ce genre... en terme de moyens seulement.

Autant le clamer sur tous les toits : la version dont nous héritons est charcutée. Ainsi, le montage international dure environ 2h20, ce qui est bien loin du montage asiatique, décliné en deux volets de 2h20 chacun. SACRILÈGE !! Mais aussi logique pour un large public occidental peu habitué aux personnages historiques étrangers, également pas très enclin à voir un film (de) chinois, et à peine plus disposé à lire des sous-titres. John Woo déclarait être très fier de présenter ce nouveau montage spécialement dédié à l'Occident, et de promouvoir un blockbuster enfin digne de Hollywood. Sans doute, mais l'argent ne fait pas tout dans un film, et l'idée de reformater le produit n'est artistiquement pas des plus sûres.

Malgré tout, il est des points forts que l'on ne peut dénier au dernier film de John Woo, fût-il amputé de la moitié de son scénario. La bataille de la Falaise Rouge regorge d'idées de stratégie militaire qui lui attribuent toute sa saveur et son intérêt. Si les évaluations typiquement chinoises de la météorologie et des astres afin de prévoir les prochaines manoeuvres peuvent en faire sourciller plus d'un, les différents combats sont caractérisés par des stratégies distinctes, ce qui permet de limiter un risque de déjà-vu.

De même, les batailles alternent en toute aisance les différentes échelles de focalisation. Ainsi, d'une série de vues nous laissant admirer les déplacements des armées, l'on peut revenir sur une formation de soldats ou se concentrer exclusivement sur les héros, redoutables guerriers massacrant leurs ennemis par groupes entiers. Du microcosme au macrocosme, John Woo associe une simple partie musicale de guzheng à une décision politiquement cruciale, de même qu'il souligne fièrement l'analogie entre la carapace d'une tortue et la structure d'une gigantesque formation de combat. L'un traduit l'autre, et paradoxalement, l'infiniment petit est à même de changer l'infiniment grand.






Plus gros budget jamais attribué en Chine oblige, le film ne lésine pas non plus sur les décors, les accessoires ou les figurants à l'écran. Si le soin accordé aux costumes se fond avec discrétion dans l'image et sert au mieux l'ampleur de la reconstitution, on pourra tiquer sur la tendance de John Woo à magnifier à tout prix les paysages de l'histoire, que ce soit via une rêverie de Tony Leung sur les belles vallées verdoyantes, ou à travers un immense travelling numérique suivant le vol d'un oiseau blanc d'une rive à l'autre du Yang Tse, le tout étant appuyé par les compositions musicales hautement lyriques de Tarô Iwashiro.

Lesdites compositions lyriques s'avèreraient sans doute excessivement pompeuses si Red Cliff n'exaltait pas les valeurs chères à John Woo, telles qu'il a fidèlement pris soin de les retranscrire dans les polars d'action l'ayant rendu célèbre. Le cinémascope valorise autant l'immensité de l'environnement qu'il magnifie les valeurs chevaleresques de l'amitié et de l'honneur unissant les protagonistes. On excusera le côté un peu archétypal des rôles, ainsi qu'un certain manichéisme des situations, étant donné le vaste public auquel s'adresse le film, même si davantage de complexité chez la plupart des personnages n'aurait pas été de refus. Toutefois, l'histoire étant prise en étau entre une oeuvre littéraire populaire et des faits historiques encore débattus, difficile pour John Woo et son équipe de scénaristes de contenter un maximum de spectateurs.

Red Cliff possède cependant beaucoup d'attraits d'une production grand public. Si la violence des combats n'est pas écartée, il règne tout de même sur le film une certaine légèreté, qui contraste étonnamment avec l'ambiance austère et poussiéreuse des Seigneurs de la Guerre. A l'instar d'un montage appréciable de fluidité, alternant allègrement le point de vue des deux camps adverses afin de ne nous priver d'aucune information, les personnages semblent survoler le danger sans jamais dramatiser outre-mesure les évènements. Par conséquent, ce que Red Cliff gagne en bienséance pour le spectateur, il le perd peut-être en profondeur et en gravité.

Cette légèreté était toutefois déjà présente dans le montage asiatique, et même bien davantage, car un certain nombre de scènes comiques sont passées à la trappe. En vérité, le remontage du film se résume à un principe simple : ce que l'on raconte est avant tout l'histoire d'une bataille hautement stratégique. Inévitablement, les scènes de combats sont essentiellement préservées, au détriment d'évènements qui relèveraient sans doute plus de l'ordre anecdotique pour un spectateur occidental. Bien que cela reste un choix compréhensible, il en ressort une erreur majeure : toutes les scènes de batailles se retrouvent condensées sur deux heures et vingt minutes, et bien que les « entractes » (ou ce qu'il en reste) tentent d'aérer le tout, ce n'est pas suffisant. La version occidentale de Red Cliff s'avère relativement assommante pour quiconque ne s'y est pas préparé.


Pierre-Louis Coudercy



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